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Patrouilles nocturnes à Porto-Novo : Dans l’univers du racket, la honte tout court !

par Justin AMOUSSOU 13 Août 2013, 19:19 Bénin Corruption Police

A Porto-Novo, comme ailleurs au Bénin, la police fait des patrouilles nocturnes. C’est la traque contre des divorcés sociaux. Cette faction tourne parfois à l’aigre. Des citoyens même en règle sont rackettés. Ils en font les frais de leurs bourreaux. Reportage réalisé à l’improviste sur un cas pathétique et authentique.

Tout commence à 22 heures 45 ce lundi 12 août. Quartier Foun-foun dans la capitale, non loin de Radio Bénin Culture. Sur le pont viaduc desservant le quartier populeux Tokpota, planquent des flics. La faction nocturne bat son plein. Je reviens de l’esplanade de l’Assemblée Nationale en compagnie d’un ami, Habib. Au loin, je crois apercevoir des lucioles. Erreur. Un policier, arme en bandoulière, visage émacié, agite fébrilement une lampe torche. Il officie au commissariat de Hoinmè. Je ralentis. Avec sourire, l’agent me gratifie de quelques civilités en langue nationale Fon. Je lui réponds en Français : « Bonsoir Chef ». Soit dit en passant, cette salutation leur monte parfois l’ego. « Les pièces de votre moto, me lance-t-il, tout en mitraillant de regard d’éventuels motocyclistes.» Je défronce mon sac et lui tends les documents demandés. A cela, s’ajoute ma carte de presse. En plus de ce coupe-file brandi, je détenais sur moi mon permis de conduire et mon passeport. A peine a-t-il lu et il me demande : « C’est quel organe ? » « C’est bien mentionné là-dessus », lui ai je répondu. Il m’ordonne de partir, la mine grave. Il n’est pas content apparemment. Pourquoi ? J’ignore tout. Je le comprendrai plus tard à mon retour. Mon regard ainsi que celui de mon compagnon étaient jouissifs. Très jouissifs encore d’avoir dîné quelques minutes plus tôt. J’enfourche ma moto. Je traverse une meute de policiers. Ils ont pris quartier sur la voie. A dix mètres de mon lieu de sommation, quelques motos sont déjà alignées sur le trottoir. La prise commence bien pour cette randonnée nocturne. Un peu plus loin, à côté de la boulangerie, je découvre avec stupéfaction un autre agent dans le noir. Un petit feu allumé dans les parages dévoile son visage basané. Une volute de fumée l’embaume et l’asphyxie presque. Pourtant, il s’y complait. Il reste figé. Il ne bouge pas. Son rôle est d’intercepter tout éventuel motocycliste qui n’aurait pas obtempérer à la sommation du premier groupe de policiers. Toute une stratégie mise en place. Vraiment ! A chaque métier ses techniques. Je dépose mon copain chez lui. J’étais à mille lieues de penser qu’un supplice m’y attend.

Le ridicule

Du quartier Tokpota pour regagner le pont et atteindre la voie bitumée, les volutes de fumée deviennent considérables à la hauteur de la boulangerie. Le policier y est toujours. Tout à trac, une alerte déchire le silence de la nuit. Un motocycliste vient d’échapper aux injonctions des agents en sentinelle. Le conducteur jubile. C’est sans savoir que son bourreau, devant, l’attend. Le flic débarque sur la voie pavée, écarte les jambes, lève les bras en l’air comme pour crier alléluia. Moi je roule normalement. J’arrive au poste de contrôle temporaire. Je me vois intercepter par le policier qui m’avait réclamé mes pièces à l’aller, il y a quelques minutes. Il est 22 heures 53. « Pourquoi as-tu fait cela, me demande-t-il ?» Je tombe des nues. Je ne comprends rien. « Quoi ? ». Je n’ai pas eu le temps de finir ma phrase. « Coupez le moteur et descendez !» J’obtempère. Il m’arrache ma moto et l’aligne à côté des autres déjà arrêtées. Je suppose qu’il s’est trompé. Sans doute sa visibilité est faible. La nuit précisément. Je veux bien croire qu’il s’est effectivement trompé de client. Quelques minutes après, il m’ordonne de prendre ma moto. Je lui ai gentiment demandé de me dire les raisons de mon arrestation. Je joue à la prudence. Le temps de mettre en marche ma moto, un policier presque ventripotent débarque et me demande ce que je viens de dire. Là encore, je lui demande quoi ? Il monte sur ses grands chevaux et me donne rendez-vous au commissariat de Hoinmè pour prendre ma moto. Incroyable ! J’appelle mon copain que je venais de déposer à Tokpota et le confrère Thobias du Matinal pour les tenir informer de mes déboires. A cette heure, mon confrère se prélasse déjà dans son lit, m’informe-t-il. Il est 23 heures 16.

La honte puante

23 heures 30. Une lumière blafarde balaie la devanture du commissariat de Hoinmè. « Carrefour cimenterie », lance un flic à la cantonade de ses compères. C’est la prochaine destination après le pont viaduc. Je reconnais un de mes bourreaux. Il joue au dur à cuire. « Revenez demain voir le commissaire », me lance-t-il, les dents serrées. « Pensez-vous que c’est de gaité de cœur que nous veillons la nuit ? » Je ne pouvais pas lui rétorquer que je suis aussi un veilleur de nuit. A une différence près. « J’ai été aussi journaliste. J’ai fait Campus FM à Parakou », me crache le flic, flaireur de fumée, dans un français mâtiné à une langue nationale. Eh oui ! Peu s’en faut pour m’esclaffer. Un journaliste de haut vol certainement. Mon œil ! Je ne suis pas égocentrique. Mon principal bourreau rejoint ses collègues et s’engouffre dans leur pick-up. Il est au volant avec quelques agents sous sa houlette. Leur pérégrination nocturne se poursuit de plus belle. Je demande alors à voir le chef poste. « C’est moi », me répond l’homme à qui je m’adresse. Je lui narre ma mésaventure. Il joue au Saint me faisant savoir que c’est le commissaire qu’il faut venir voir déjà dès potron-minet ce mardi 13 août. En pleine conversation, mon copain résident à Tokpota me rejoint. Le chef poste l’enjoint de sortir. Mais derrière le visage d’ange de cet agent se cache une autre nature d’homme. A 23 heures 32, le chef poste libère une moto Haojoue bleue. Son propriétaire, à peu près de 25 ans arbore un tee-shirt vert sur un jean bleu. Le butin est glissé ostensiblement dans la poche arrière du pantalon. Un autre propriétaire est libéré à 23heures 35. La négociation passe vite. Je devine que c’est le sosie du commissaire qui libère les motos. Puisqu’on m’a servi que le commissaire n’est pas là et que lui, le chef poste, n’a pas plein pouvoir. Je n’ai pas le don de lire dans l’esprit des flics. Je tente une dernière fois. Le chef poste m’endort avec une histoire. A 23 heures 40, un conducteur de moto Bajaj qui se lamentait quelques minutes plus tôt a retrouvé le sourire aux lèvres. Engoncé dans un pull à capuchon, il est libéré. Je reste au portail à écouter les malédictions proférées par les conducteurs arrêtés contre les policiers. Soudain, un crissement de pneu me fait tressaillir. J’étais déjà transi de froid. La patrouille du « Carrefour cimenterie » vient de porter ses fruits. De nouvelles motos sont arrêtées avec son cortège de lamentations. Je vois arriver quatre fidèles en soutane blanche. L’un d’eux ceinture sa taille d’une sangle bleue avec une sacoche orange à l’épaule. Ils font partie des nouvelles victimes. Je reconnais très vite des fidèles du christianisme céleste. Une surprise ! Une jeune femme dodue, cheveux en bataille, teint clair, à la cambrure indescriptible fait partie de la moisson. Elle a un pagne noué à la hanche qui laisse entrevoir sa rondeur. Le haut est un polo qui dessine la forme de son poitrail. « Au violon ! s’écrie un flic sur la jolie dame. Il ajoute, cela t’apprendra à ne plus sortir les nuits sans tes pièces ».

Epilogue sur espèces sonnantes et trébuchantes

Entre temps, je suggère à mon copain de gagner nos domiciles. Il refuse. Il tente de calmer les esprits. Il est allé voir mon bourreau puis le chef poste. Tous font assaut de flics intègres. Minuit vient de sonner. Mon copain sort et me dit d’aller chercher ma moto. Je lui demande s’il a payé une rançon. Il ne répond pas. Mais son sourire me cache des relents du lucre. Je déboule à l’intérieur du commissariat. Le chef poste me sourit et me demande mes pièces. Curieux sourire! Sa gentillesse me laisse libre cours à des soupçons de corruption. Il me retire ma moto et me gratifie encore de sourires incessants ponctués de bons souhaits : « Au revoir et bonne nuit ». Dans la foulée, je croise dans cette maison de flic le confrère Martin de Radio Alléluia FM. Je retrouve mon copain qui m’attendait au portail du commissariat. Il ne m’avoue pas encore son généreux geste. Je mets en marche ma moto. Le moteur s’enraye. Des doigts indélicats des policiers avaient touché au système électrique. Un deuxième coup d’essai et nous démarrons et disparaissons dans la nuit. C’est devant le portail de mon copain, juste au moment de nous séparer, qu’il me déclare avoir craché au bassinet deux billets de deux mille francs, soit quatre mille francs CFA (4.000). À mon insu pour me tirer d’affaire. Franchement, je l’ai sermonné. A minuit 45, je rejoins mon bled, très énervé. Je me suis senti frustré. Pour détendre mes nerfs, je passe un peu plus d’une heure à écrire ce reportage réalisé à l’improviste. Puis je m’endors. Des questions ont défilé dans ma tête toute la nuit. Comment des flics peuvent inventer des histoires de toutes pièces pour goinfrer ? Croyez-vous sincèrement à une bonne digestion ou à une constipation prolongée pour ces flics? Je pleure les milliers de citoyens qui vont devoir subir la furie des brutes, toutes les nuits presque et sans vergogne. Heureusement qu’ils ne sont pas tous pareil. J’imagine la morosité économique actuelle du pays. Une vache maigre où de milliers de citoyens vivotent. C’est dans un tel climat qu’ils sont traqués pour payer des rackets. Si tel est le cas, dites-moi à qui doit s’adresser cette prière : « Puisse votre passage en un lieu, ne coïncider jamais avec l’appétit vorace des démons, ni de la forêt, de la route, ni des eaux, ni des airs ». Aux justes ou aux cannibales ?

J’oubliais ! Toute modestie gardée, je demande à mon flic qui prétend être journaliste de bien vouloir me noter ce reportage. Sans oublier de produire le sien. Sans nul doute, il serait le nec plus ultra du journalisme s’il n’avait pas opté pour le flingue. Moi je ne prétends même pas avoir fait, à tout le moins, le service militaire. Alors je suis dispensé d’un quelconque exercice de sa part. Son Campus FM ne me dit même pas grand-chose. Pitié !

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